Reportage# 11.1 / Cauchemar dans les collines

# 11.1 / Cauchemar dans les collines

Depuis plus de deux ans, dans la province de l’Ituri, au nord-est de la République démocratique du Congo, des milliers d’hommes armés attaquent des villages au nom de la Coopérative pour le développement du Congo, la Codeco, un groupe armé structuré autour d’une secte religieuse. Ils prétendent défendre les intérêts de la tribu des Lendu contre l’armée et la tribu des Hema. Ce conflit a contraint plus de 600 000 personnes à fuir leurs maisons dont 70 000 se sont réfugiées sur la colline de Rhoo autour d’une base d’une petite centaine de soldats de la Monusco, la mission des Nations Unies en RDC. Reportage d’Alexis Huguet.

Entretien avec Alexis Huguet, photographe et journaliste français, correspondant de l’Agence France Presse en République Démocratique du Congo.

La République démocratique du Congo est un pays immense et la zone dans laquelle se passent les conflits armés violents, avec des conséquences tragiques sur la population, est une toute petite partie. Dans un rapport que l’on pourrait comparer à celui de la Corse par rapport à la France continentale.

Ce n’est pas une guerre, ce sont des dizaines, des centaines de tensions qui dégénèrent en affrontements armés dans cette petite zone géographique sur les frontières avec le Burundi, le Rwanda et l’Ouganda, une région extrêmement riche en ressources, en minerais, en bois, en produits agricoles comme le cacao et le café. Le contrôle des territoires et de ces ressources, dans un pays où le gouvernement est extrêmement faible, est l’enjeu principal de ceux qui tirent les ficelles de ces conflits. Derrière les groupes armés il y a des hommes en costume.

L’état de siège est mis en place depuis presqu’un an maintenant. La justice civile n’existe plus, c’est seulement la justice militaire qui est en vigueur. Les nominations au sein même de la province ou de l’appareil sécuritaire sont pour beaucoup d’anciens rebelles. C’est assez difficile de voir comment on peut en sortir quand la gestion est donnée à des gens qui eux-mêmes étaient engagés dans l’accaparement des ressources à des fins personnelles et sont connus pour avoir commis des massacres sur les populations civiles. Ils ont juste été recyclés dans différents services de l’État depuis une vingtaine d’années et aujourd’hui ce sont eux qui, pour partie, dirigent et qui pilotent le pays.

Les services que l’État doit garantir à la population, comme la sécurité et l’accès à la nourriture ou à l’éducation, ne sont pas assurés ou très mal. Les jeunes n’ont pas d’emploi et ont grandi dans un système de clientélisme et de violence. Ils ont très peu d’espoir pour l’avenir donc à partir du moment où il y a soit d’autres groupes armés, soit des acteurs de l’État qui viennent pratiquer une violence sur leurs villages, ils sont poussés à prendre les armes et à rejoindre eux aussi un groupe armé.

Ils deviennent ensuite quasiment systématiquement les bourreaux de leurs propres communautés et des communautés alentour parce qu’ils ont pris le pouvoir, ils ont les armes et ils veulent gagner de l’argent.Si le climat de sécurité était bon, s’il n’y avait pas de harcèlement sur les prélèvements de taxes par exemple par les différents services de l’État sur les entreprises qui voudraient venir investir ici, on pourrait avoir un développement énorme pour la population. Ce serait un paradis. Là, chacun essaye de faire le maximum de gain dans le moins de temps possible parce que dans la tête de tout le monde il y a une notion d’urgence. Chacun peut se dire : « demain peut-être je serai en prison ou je serai mort, aujourd’hui j’ai un créneau, il faut que j’y aille à fond, quitte à détruire et à sacrifier l’outil qui me permet de gagner de l’argent ». Ici la question n’est pas la pérennité mais l’appât du gain rapide et personnel.

Quel est le rôle et la mission des casques bleus dans ce territoire déchiré par les tensions entre communautés et groupes armés ?

Le rôle des Nations Unies ici est complexe et multiple. Le mandat donné par le Conseil de sécurité concerne principalement la protection des civils et l’accompagnement des autorités de l’État qu’elles soient civiles ou militaires.

Ça c’est sur le papier, dans le concret aujourd’hui ce sont plusieurs milliers de militaires étrangers, venant principalement de pays pauvres, ne parlant pas les langues locales, qui sont disséminés à travers les collines du sud Kivu, du nord Kivu et de l’Ituri principalement pour limiter l’impact des violences commises par les acteurs armés étatiques ou non étatiques contre la population civile. Mais venir faire le bouclier, en dernier recours, pour des populations qui n’ont plus aucun accès à la sécurité et quand, en plus, des militaires et des policiers de leurs propres forces nationales sont les bourreaux de leurs communautés, c’est très difficile.

La population n’a pas d’autres choix que de fuir la zone dans laquelle elle subit ces exactions pour aller s’entasser dans un camp de déplacés. Parfois, ce n’est pas le cas partout, avec la protection de casques bleus qui sont dans des bases en relativement mauvais état.

Ces soldats vivent dans des conditions relativement mauvaises. Ici il fait froid, ce n’est pas l’Afrique chaude. À Goma on est à 1500 mètres d’altitude, certains sont cantonnés sur des positions à plus de 2500 mètres dans la montagne. Ils sont dans des tentes et doivent aller chercher l’eau avec des bidons dans les rivières. Ils sont ravitaillés par hélicoptère tous les x jours et restent pendant des mois stationnés au même endroit, engagés dans un conflit qu’ils ne comprennent pas et avec de grandes difficultés à communiquer avec la population. C’est difficile pour eux de comprendre les subtilités de ce qui se passe autour d’eux : qui sont les belligérants ? Qui sont-ils censés protéger ? Et pourquoi ? Donc ils sont là comme un épouvantail pour ceux qui voudraient commettre des violences contre les civils. Ils n’interviennent pas de manière offensive. La plupart des gens sont très frustrés de cette posture parce qu’ils voient des militaires bien formés et bien équipés, mieux que leur armée nationale, avec du gros matériel, des blindés, des hélicoptères, des hélicoptères de combat, mais qui ne peuvent pas intervenir. Des gens meurent chaque jour autour de leurs positions. C’est très difficile à comprendre. Pourquoi des hommes armés présents à proximité des lieux où l’on tue des civils n’interviennent pas alors que c’est pour ça qu’ils sont ici et pour ça que les Nations Unies les payent ?

Quelles sont les origines de ce camp de déplacés de Rhoo?

Depuis fin 2017, un conflit qui existait dans les années 2000 mais qui s’était calmé a repris entre deux communautés: les Hema d’un côté et Lendu de l’autre.

Ça commence par un tout petit événement, avec un moto-taximan lendu qui se fait tuer dans un village, ensuite les lendu vont brûler des maisons dans un autre village et c’est l’engrenage… Ensuite l’État et l’armée, c’est mon jugement personnel, viennent jeter de l’huile sur le feu en prenant parti pour une des communautés et à ce moment-là on annihile quasiment la possibilité pour les communautés d’utiliser les méthodes coutumières traditionnelles qu’elles partagent depuis toujours pour régler leurs conflits. À partir du moment où l’armée rentre dans le jeu, ça devient impossible pour eux d’utiliser ces méthodes-là et on passe à une échelle supérieure de violence.  La cible des hommes armés lendu à ce moment-là devient principalement l’armée nationale pour récupérer du matériel sur les militaires qu’ils vont tuer.  Cela ne fait que renforcer cette partialité de l’armée. Et à partir du moment où la situation est posée comme ça, c’est ce qu’il s’est passé fin 2018 début 2019, c’est très difficile de revenir en arrière. Ça demande vraiment un investissement du gouvernement et des autorités provinciales pour asseoir tout le monde à la table et reprendre les choses depuis le début. Dans les faits, c’est totalement l’inverse qui s’est passé. Ces groupes armés lendu se rassemblent sous la bannière Codeco (Coopérative pour le développement du Congo) qui aujourd’hui sont estimés à plusieurs dizaines de milliers de combattants dans une toute petite zone géographique et possèdent des armes de guerre. La hiérarchie fonctionne très mal mais ils ont beaucoup de matériel militaire. Ce sont eux qui, ces derniers mois en fin d’année 2021, ont massacré des personnes dans des camps de déplacés autour de Rhoo et de Drodro.  

Depuis le début de ce conflit plus de 600 000 personnes ont dû quitter leurs maisons et, en fin d’année dernière, en quelques jours, cinquante mille personnes ont rejoint la colline de Rhoo où déjà vingt mille personnes étaient réfugiées. Ainsi 60 à 70 000 personnes se trouvent bloquées, sans accès à l’eau et à la nourriture, réunies là uniquement parce qu’il y a une petite base avec une centaine de casques bleus du Bangladesh.

Dans cet espace, ni l’armée congolaise ni leurs propres hommes armés issus de la communauté hemane sont en capacité de les défendre. La seule chose qui reste, c’est cette centaine de jeunes casques bleus.  Leur commandant a moins de 30 ans, il doit assurer la protection de cette population qui vit dans des conditions impossibles, cernée par des hommes armés lendu qui essayent de les attaquer. Plusieurs personnes ont été tuées quand elles sont sorties du camp pour aller chercher de l’eau et de la nourriture à l’extérieur.

Quelles sont les perspectives de résolution de ce conflit à court terme?

Il y a plusieurs aspects à ce conflit. Il faut dans un premier temps pouvoir faire taire les armes et que les différentes parties s’assoient ensemble pour discuter. Clairement nous n’en sommes pas là aujourd’hui. Le temps de la réconciliation sera long. Il y a eu tellement de drame de part et d’autre. Il n’y a plus de confiance.

Sur un autre aspect, beaucoup de gens sur place me disaient, y compris des militaires, des chercheurs et des intellectuels, qu’une énorme partie du problème aujourd’hui réside dans le fait que les autorités militaires cherchent à ce que cette situation perdure parce que la hiérarchie militaire sur place gagne beaucoup d’argent du fait d’être dans une zone opérationnelle ce qui leur permet de toucher des primes et d’autres types de ressources parallèles dans les zones minières par exemple. Si la guerre s’arrêtait, toutes ces personnes-là perdraient l’accès à ces revenus.

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