Reportage# 13 / Bucha, Scène de Crimes,Ukraine

# 13 / Bucha, Scène de Crimes,Ukraine

C’est à Bucha (ou Boutcha) que le photographe Rafael YAGHOBZADEH a passé les derniers jours de son long périple en Ukraine, avec le soutien du quotidien LIBÉRATION, depuis le début de l’invasion russe.

Les autorités ukrainiennes parlent de plus de 400 civils assassinés par les forces russes pendant les quarante jours d’occupation de ce village situé au nord-ouest de Kiev. L’exhumation des corps, enterrés le plus souvent par les familles, a commencé. Elle permettra de procéder à des prélèvements ADN, nécessaires à l’identification de certaines victimes et, par ailleurs, de déterminer les causes des décès. Les enquêteurs travaillent aussi sur la reconstitution des faits afin de rassembler les premiers éléments demandés par la Cour pénale internationale (CPI) en vue de l’instruction d’un procès d’accusation de possibles crimes de guerre. Les premiers éléments d’enquête désignent la 64e brigade de fusiliers motorisés de l’armée russe dirigée par le lieutenant-colonel Azatbek Omurbekov, baptisé désormais le « boucher de Bucha ». 

Entretien avec Rafael Yaghobzadeh

Je suis parti en Ukraine et plus précisément dans le Donbass le 14 février parce que la tension montait déjà depuis plusieurs mois. J’ai rejoint le correspond de Libération là-bas avec qui j’’avais déjà travaillé lors de mes reportages précédents. Nous avons entendu tomber les premières bombes dans la nuit du 23 au 24 février, juste après la fin du discours de Poutine. La réceptionniste de l’hôtel ne trouvait pas les clés de l’abri et on a dû rejoindre un autre hôtel pour se protéger. Au matin, petit à petit, la ville a commencé à se vider, les gens partaient, on a vu les premières files de voitures.

On avait déjà travaillé en 2014 sur ces villes de la région qui avaient été occupées par les séparatistes prorusses. C’est un lieu sensible militairement. Ce qui est étonnant c’est que le 23 février, la veille de l’invasion, était organisée sur la place de Kramatorsk une manifestation en faveur de la paix et de l‘unité du pays. C’était un moment très émouvant parce que c’est sur cette même place que la guerre de 2014 avait commencé. Ce soir-là, il y avait une certaine insouciance, mêlée de flegme et de fierté. Le rassemblement s’est dispersé vers 22 heures et six heures, la vie s’est arrêté. c’était la guerre.

J’avais l’impression de revivre le début de la guerre de 2014 mais avec une mobilisation plus forte, avec forcément plus d’expérience du côté ukrainien. Ils avaient déjà démontré leur solidarité aux yeux du monde pendant les événements de la place Maidan et dans le Donbass. Là, elle semblait décuplée.

On a essayé de travailler sur les populations, d’apporter de l’humain parce que toutes les images qu’on avait vues pendant l’hiver étaient très « politico-militaires », avec les discours, les alertes, les exercices militaires, on a vu beaucoup d’armes, de tanks, on était encore, à ce moment-là, sur des pressions diplomatiques.

Nous sommes montés jusqu’à Schastya dans l’oblast de Louhansk, on s’est aventuré aux frontières de la ville, à quelques kilomètres de la ligne de front. Cette ville a été récupérée une semaine après notre passage par l’armée russe et ensuite lourdement détruite. Dans cette région, la plupart des lieux où nous sommes allés sont maintenant sous d’intenses bombardements.

Nous avons pu trouver rapidement un chauffeur et traducteur qui nous a conduit et accompagné pendant tout mon séjour. En l’espace de deux mois, j’ai passé mon temps à aller d’un endroit à un autre, j’ai compté plus de 28 localités différentes. Nous étions en contact quasi permanent avec la rédaction de Libération. Nous échangions nos informations entre ce qu’ils savaient à Paris et ce que nous vivions sur place. Ensuite il y avait un gros travail de préparation, souvent une journée entière pour préparer celle du lendemain, les temps de transports étaient très longs, il y avait le couvre-feu à 18 heures, il fallait aussi envoyer les images tous les jours et respecter les horaires de bouclage, s’informer très tôt le matin et toujours s’adapter en fonction de l’évolution de la situation et de la faisabilité de nos projets. 

À quel moment vous êtes-vous rendu à Boucha la première fois?

On suivait les avancées de l’invasion russe et on a vu les images d’une colonne de tanks calcinés que l’armée ukrainienne avait neutralisée dans une des rues du centre-ville de Boucha. C’est comme ça que nous avons décidé d’y aller. Boucha est à moins d’une heure de voiture au nord de Kiev. C’est une localité où beaucoup d’ukrainiens étaient partis s’installer pour le cadre de vie, un lieu agréable avec une belle forêt de pins. Ce jour-là, la route est complètement déserte, il fait froid, il y a une espèce de brume. En arrivant, on trouve une ambiance de ville hantée. Ça sent la poudre, il y a très peu de corps, l’ambiance est très pesante. On ne sait pas où sont les russes, peut-être au bout d’une rue ou à quelques kilomètres de là. On croise cette jeune fille qui comme d’autres personnes erre dans la ville et constate les dégâts. 

Et vous y êtes retourné 40 jours plus tard?

Le 1er et 2 avril, lorsque la presse internationale fait savoir que des corps se trouvent dans les rues de Boucha et qu’il s’agit probablement d’exécutions de civils moi je suis dans le sud de l’Ukraine dans le cadre d’une commande pour Le Monde. Je suis très loin de Kiev et donc je suis ça à distance et je vis assez mal le fait de ne pas pouvoir documenter ces premiers faits.

Je retourne donc là-bas, c’est un dimanche, dix jours après la libération de la ville, accompagné d’une collègue qui a travaillé à ce moment-là et qui connait bien les lieux.

Ce premier jour, je photographie en fait un peu tout ce que je trouve par terre, plein de détails, un peu comme sur une scène de crime pour enregistrer tout ça, me mettre des points de repère et pour géolocaliser aussi les différents endroits où on a trouvé ces corps, principalement exécutés. On est deux semaines après la libération, il y a une certaine activité mais qui est assez mortifère forcément. Les gens se parlent et s’échangent des informations à savoir « voilà la femme de X a été déterrée aujourd’hui ». On voit des camionnettes qui passent et s’arrêtent devant les maisons, il y a des voitures noires aux vitres fumées et les camions satellitaires de journalistes, il y a aussi les investigateurs qui collectent les éléments qui permettront d’identifier les cadavres, déterminer les causes des morts et reconstituer les faits. Ça circule partout dans ces rues sinistrées. Tous les corps qui sont retrouvés sont exhumés afin de pouvoir très rapidement être examiner et emmenés à la morgue ou dans d’autres instituts légaux.

La parole se délie petit à petit et les gens reviennent un peu « sur terre ». Ils veulent parler. Une certaine confusion peut exister les premiers jours de délibération, mais là, on est une dizaine de jours après, l’ambiance générale change, la charge émotionnelle s’est réduite, tout le monde se met au travail pour nettoyer la ville, pour rebrancher l’électricité, pour réparer les appartements.

J’ai pris du temps pour rencontrer un maximum de personnes. Mon travail a peut-être une portée plus documentaire. C’est beaucoup de responsabilité de pouvoir informer sur ces actes, sur ce que l’on peut appeler des crimes contre l’humanité et des crimes de guerre. Dans la sélection que j’ai entreprise, il n’y pas de destructions, il y a quelques vivants mais il y a surtout beaucoup de miraculés.

Fosse où été enterré Ihor Litvinenko, 29 ans, à Bucha, le 10 avril 2022. Ihor a été tué d’une balle dans la bouche, alors qu’il sortait pour aider sa mère.

Fosse de Vassily Nedachkivskyi, 48 ans, à Bucha, le 10 avril 2022. Vassily a été tué à coups de crosses de kalachnikov par des militaires russes après avoir été dénoncé par un voisin parce qu’il avait récupéré des armes abandonnées.

 « ] Ivan Dragun porte le corps de sa femme Marina, 33 ans , à Bucha, le 12 avril 2022. La jeune femme est morte de dénutrition pendant son sommeil et a été enterrée auprès de deux femmes fusillées.

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