Reportage# 6/ Gestes gitans. Perpignan

# 6/ Gestes gitans. Perpignan

La communauté gitane représente 10 % de la population de Perpignan et constitue une manne électorale très importante. Aux dernières élections présidentielles et municipales leurs voix se sont portées majoritairement vers le Rassemblement National. Sans être engagés politiquement, les gitans soutiennent généralement les candidats les plus prompts à leur promettre des jours meilleurs. La tentation du clientélisme, pratique endémique de tout temps dénoncée dans la cité catalane, est forte face à cette population qui vit dans une grande précarité économique et doit faire face à une stigmatisation importante.

Leur sédentarisation dans le quartier Saint Jacques, où vivait alors la communauté juive, date du Moyen-Âge. Malgré leur présence très ancienne dans cette ville, Jeanne Taris, photojournaliste, relève leur crainte du monde extérieur dont ils ne semblent pas connaitre les codes et qu’il leur est difficile d’intégrer notamment à cause d’un illettrisme important. Les enfants eux-mêmes ont une scolarité chaotique malgré la présence dans le quartier d’une école gitane, la Miranda, seule école gitane existante en France. Certaines classes leur sont aussi réservées dans les collèges de Perpignan mais peu d’enfants continuent les études après la primaire. Ces classes réservées aux enfants gitans posent paradoxalement d’autres problèmes comme le niveau général souvent très bas lié à une absence de diversité sociale et à un absentéisme important. L’environnement familial ne semble pas toujours prendre la mesure pas de l’importance de cette scolarité, pourtant obligatoire en France. La mixité dans les écoles est aussi un frein pour les parents qui ne souhaitent pas que leurs filles côtoient des garçons, qu’ils soient gitans ou non. Une tendance commence néanmoins à émerger auprès des jeunes adolescentes qui essaient de poursuivre dans le second degré malgré les réticences des familles face au risque probable d’une forme d’émancipation puisqu’elles sont, par exemple, destinées à se marier très tôt, souvent vers 15/16 ans, ce qui est incompatible avec toute ambition scolaire et professionnelle.

Aujourd’hui cette communauté est très touchée par l’obésité liée à une alimentation souvent déséquilibrée et par de graves pathologies cardiaques et respiratoires. Tout cela a rendu la pandémie très meurtrière, y compris auprès des jeunes.

Jeanne Taris vit à Bordeaux et se rend régulièrement à Perpignan auprès de cette communauté gitane qui l’a acceptée au fil des années. Son travail photographique et journalistique questionne la vie de ces hommes et de ces femmes confrontés à la volonté de maintenir leurs traditions claniques, sécurisantes et ancestrales, et la nécessité de vivre avec et dans le monde extérieur, celui qui est au-delà du quartier Saint-Jacques.

Serge Challon

 

 

Entretien avec Jeanne Taris

À quelle occasion avait vous commencé à travailler avec la communauté gitane de Perpignan ?

Je ne vis pas à Perpignan, je vis dans la région bordelaise. J’ai découvert la communauté par hasard. J’avais travaillé sur des gitans en Andalousie pendant toute une année et je suis partie à Perpignan pour montrer mon travail à l’occasion du festival du photojournalisme Visa pour l’Image.

Ce jour-là, le quartier Saint Jacques était complètement balisé par la police. Lorsque je suis arrivé avec mon appareil photo et mon téléphone à la main, la police m’a dit : « Mais vous allez où ? » j’ai répondu que je voulais aller à Saint-Jacques et on m’a dit : « Mais non mais vous ne rentrez pas ! Surtout pas avec un appareil photo, ça peut être dangereux, cachez votre appareil, cachez votre téléphone ! ». Je n’ai pas du tout caché mon téléphone, ni mon appareil photo, et je suis rentrée dans le quartier.

Là, j’ai découvert une communauté fascinante.

C’était vraiment tellement différent de ce que je connaissais en Andalousie que j’ai été complètement happée. J’ai commencé à discuter avec des femmes qui étaient installées au milieu de la rue. Elles tournaient avec le soleil, dès que le soleil n’était plus avec elles, elles déplaçaient leurs chaises. Je me suis assise sur le trottoir et on a passé à peu près deux ou trois heures à échanger ensemble…

Je ne comprenais pas trop au départ comment elles parlaient parce que c’était du français mélangé avec du catalan…. Avec un accent, très peu de phrases, très peu de mots.

Lorsque je suis revenue dans la soirée, elles étaient toujours là. Une des trois femmes était la femme de Pitou, l’ancien patriarche du quartier qui était décédé quelques années auparavant. Elle s’appelait Jeanne comme moi et ça a été une rencontre assez extraordinaire. Le lendemain, elle m’a invitée à déjeuner chez elle. C’était incroyable pour moi de pouvoir rentrer à l’intérieur de cette communauté. 

Le troisième jour, une femme m’a agrippée par l’épaule et m’a dit : « Viens, viens ! Tu veux prendre des photos ? Viens prendre mon cul en photo ! ». Elle voulait absolument que je rentre dans sa maison. Je savais qu’il ne fallait pas que j’accepte, j’ai essayé de rester dehors en lui disant : « Mais non! Je ne veux pas ! » et elle me tirait, elle était très costaude, très grande. Un homme est passé par là et lui a dit : « Écoute! Elle a l’air sympa, elle est là depuis quelques jours, laisse-là tranquille ! ». J’en reparle avec elle quand on se revoit maintenant, « Tu sais la première fois c’était un peu compliqué ! » et à chaque fois elle éclate de rire.

Vous entrez dans l’intimité des familles et dans les traditions d’une communauté qui est mal connue et mal comprise, est-ce qu’il vous est difficile de montrer les images qui les représentent ?

Les gitans ne savent, pour la plupart, ni lire ni écrire mais ils sont très habiles sur les réseaux sociaux donc ils peuvent voir tout ce qu’il se passe. Il y a eu des moments un peu compliqués avec eux où j’ai été obligé d’expliquer pourquoi j’étais là, ce que je faisais… ils savent très bien ce que je fais mais parfois les enfants fument, boivent de l’alcool… Il y a des photos que je ne peux pas publier, des photos que je ne montre pas. C’est toujours un peu compliqué de savoir comment on restitue ce que l’on a vu. Qu’est-ce qu’on en fait ? Jusqu’où peut-on aller ? Jusqu’où peut-on montrer les choses? Je ne veux pas que mon travail contribue à leur stigmatisation, surtout pas. 

À quel moment s’est déroulée la sédentarisation de cette communauté gitane ?

La sédentarisation dans le quartier est très ancienne. D’après les études qui ont été faites, elle remonterait au Moyen-Âge. Perpignan était un lieu de passage entre l’Espagne et le sud de la France. C’était un quartier juif. Depuis quelques années, les maghrébins se sont installés avec eux. Donc le quartier est mélangé. Ça a parfois engendré des débordements de violence. Aujourd’hui il y a des ententes qui se font entre eux pour la défense du quartier qu’on essaie de détruire.

Le Rassemblement National détient désormais la mairie de Perpignan, quels sont les rapports entre les gitans et la politique ?

L’enjeu électoral est très important à Perpignan, quel que soit le coté politique. Les gitans représentent environ 10% de la population ce qui constitue une manne électorale assez importante et le clientélisme est vraiment très présent à Perpignan. Les gitans ont besoin d’être convaincus qu’on va faire des choses pour le quartier, qu’on va les aider pour ça et ça… pour qu’ils puissent voter. Donc c’est vrai qu’aux dernières élections ils ont voté Rassemblement National. Aux dernières élections municipales aussi. C’est important pour eux d’essayer de croire à quelque chose.

Je ne suis pas catalane, je ne suis pas de Perpignan. J’y viens, j’y vis quand j’y suis mais tous les arcanes politiques qui se trament autour d’eux sont assez compliqués et c’est vrai que ce n’est pas du tout le rôle que je veux me donner là-bas. Je veux être au plus près des familles, des femmes, des enfants, des hommes, de la communauté.

Leurs vies se déroulent dans le quartier. Ils vont dans la ville pour faire leurs courses, aller à la pharmacie. Aujourd’hui on a sorti les gitans de certains quartiers qui ont été détruits et ont leur a proposé des habitations dans les villages alentours. Je connais des couples qui sont partis et pour lesquels ça fonctionne. Mais c’est vrai que leur envie est de rester groupés. En sachant qu’une famille ce n’est pas 10 personnes, c’est 30-40 personnes. Une rue c’est une famille, une autre rue c’est une autre famille. C’est souvent assez fermé et la consanguinité est assez présente. Avec tout ce que cela engendre au niveau des soucis de santé.

Est-ce qu’il y a eu un moment charnière dans l’évolution de vos relations avec cette communauté qui vous a permis de vous engager complètement dans ce travail ?

La première année au moment des fêtes de Noël, mes enfants n’étaient pas avec moi. Donc je me suis dit : je vais partir à Perpignan. Je vais essayer de me faire inviter là-bas. J’ai revu les femmes que j’avais déjà rencontrées au mois de septembre, toujours assises au même endroit. Et on a commencé à discuter, j’avais apporté quelques photos à leur donner. Une femme m’a dit : « Tu rentres chez toi pour faire Noël ? » « non, j’ai 4 enfants mais ils sont tous partis, un peu éparpillés à travers le monde… ». Elle m’a répondu : « Tu viens avec nous ! ». Et je me suis retrouvée ce soir-là à participer à ma première fête avec eux. Les filles que j’avais vues dans la rue en pleine journée en robes de chambre et en chaussons, étaient maquillées, apprêtées. La veille et le jour de Noël, les filles se teignent les cheveux dans la rue, s’épilent, il y a plein de choses qui se passent pour la préparation des fêtes. Et là j’étais complètement en immersion, j’étais chez Monique et je me suis retrouvée dans un endroit qui était un garage, un peu décoré pour noël, c’était presque un décor de théâtre ! de cinéma… qui était mis en place. Les gens passaient, venaient, repartaient… dansaient 5 minutes, repartaient dans une autre soirée.

Je suis restée jusqu’à 6 heures du matin avec eux… C’était juste extraordinaire ! J’ai fait beaucoup de photos de cette soirée. Je travaille avec un boitier, un 28 mm ou un 35 donc au plus près. Lorsqu’ils sont dans les chants et les danses ils ne s’occupent plus de moi et c’est ça qui m’intéresse :  tourner autour d’eux et me faire oublier. Arriver à capter des moments de leurs intimités, de leurs vies. Cette découverte et cet accès qu’ils m’ont donnés à ce moment-là, a été vraiment je crois, dans ma vie de photographe, le moment le plus fort, c’était magique !

Vous avez évoqué le fait que les gitans ne savent pour la plupart ni lire ni écrire, comment se passe la scolarisation de leurs enfants ? Notamment pour les filles qui pourraient y trouver une certaine forme d’émancipation ?

J’ai beaucoup parlé avec les parents. Un jour j’accompagnais une maman à l’école avec son fils. Je lui dis : « C’est bien, tu l’emmènes à l’école » elle me répond : « Ouais c’est bien. Comme ça il pourra passer le permis ». Je lui dis : « Mais c’est au-delà de ça…» mais ça revenait systématiquement : « il saura lire et écrire, il pourra passer le permis ». La perception des choses qu’ils ont n’est pas forcément la nôtre. La plupart du temps la non-scolarisation des enfants vient de la peur de l’inconnu et de la peur du mélange entre les filles et les garçons.

Les jeunes filles ne peuvent pas se promener toutes seules avec un garçon. Ce n’est pas possible. Une jeune fille va se promener en groupes de filles, elles vont croiser les garçons, mais ne vont pas forcément partager des moments avec eux. C’est pour ça que les fêtes sont très importantes pour eux. C’est pour ça que les jeunes filles se mettent dans leurs plus beaux atours. C’est important pour elles que les garçons les repèrent à ce moment-là. Elles peuvent se balader en robe de chambre et en chaussons toute l’année mais le soir de Noël, du nouvel an, des anniversaires… les garçons viennent, regardent… cette mise en beauté est très importante pour elles. Lors de ces soirées de fêtes les filles dansent énormément, toute la soirée. Les garçons viennent, dansent deux ou trois minutes, à peine. Et quand le garçon jette sa veste à terre, sort sa cravate et la met autour du cou de la fille, ça veut dire : « Je te désire, je te veux, je veux que tu sois ma femme ».

Elles ont envie très jeunes de sortir du cercle familial, de se prouver qu’elles peuvent être une femme et elles reproduisent très vite les schémas parentaux. Quand on rediscute avec elles un an, deux ans plus tard… une certaine tristesse est là.  Quand on te dit : « C’est comme ça, je suis gitane. Je suis de Saint-Jacques ». C’est difficile à entendre. C’est difficile à vivre même si je n’ai pas à juger. C’est pour ça que quand je rentre chez moi, les choses ne restent pas à Perpignan, elles viennent, elles me suivent.

La représentation classique de la communauté gitane met toujours en avant une organisation clanique avec un chef qui détient un certain pouvoir sur l’ensemble de ses membres, qui gère les conflits par exemple, est-ce encore le cas ici, à Perpignan ?

Dans les autres communautés gitanes que je suis il y a effectivement ces rôles-là. Aujourd’hui à Perpignan ces rôles se sont délités, ils n’existent plus vraiment. La drogue est ici aussi présente, comme partout, et a probablement contribué à changer les comportements. Pitou était l’ancien patriarche qui gérait la communauté. Il était respecté par la mairie et par la communauté. C’était quelqu’un qui pouvait se lever à 4 heures du matin pour aller régler des problèmes. Quand je discute avec son fils Joseph il me dit : « je ne peux pas, je ne peux gérer que les problèmes que j’ai dans la famille ». Il y a effectivement des médiateurs qui sont respectés par leur propre famille mais qui sont controversés et pas forcément respectés par les autres. On n’a plus ces valeurs imposées par un patriarche qui pouvait régenter tout le quartier.

L’autre représentation de cette communauté concerne leurs revenus, quelles sont leurs ressources ? Les photographies montrent des hommes et des femmes dans une extrême pauvreté.

C’est une question qui m’est souvent posée. De quoi vivent-ils ? Effectivement, comme on l’imagine, ils reçoivent des aides sociales. Ça n’empêche pas que c’est très compliqué financièrement. C’est quand même la misère qui entraine par exemple une malbouffe évidente. C’est une consommation de chips, de Coca. À Noël j’ai vu un bébé s’endormir avec un biberon de coca…

Voilà ça c’est Saint-Jacques. C’est difficile de juger, de dire : « Ah ce n’est pas bien ! » c’est au-delà de ça, voilà, il aime ça. Il aime donc on fait. C’est compliqué pour moi en tant que maman et en tant que femme, d’être confrontée à ça. De me dire « Ok je suis une fenêtre sur l’extérieur pour eux. J’amène des choses. Mais qu’est-ce que je peux changer ? Est-ce que je peux changer des choses ? ».

Dans ce contexte la pandémie de Covid a dû être dévastatrice ?

Oui, c’est une communauté qui a été très éprouvée pendant la pandémie. Au départ ils allaient chez les uns, chez les autres. Un jour j’ai un ami gitan qui m’appelle et je lui dis : « Ça va ? il y a le couvre-feu. Tu restes chez toi ? » « Ah oui ! oui ! je reste chez moi, on ne voit personne » et en fait dans la conversation j’apprends qu’il est allé voir sa mère, sa sœur, l’autre sœur, sa fille, le cousin… Aujourd’hui ils ont peur. Pour le vaccin c’était pareil. C’était quelque chose de très compliqué pour eux. Ils commencent à se faire vacciner. Il y a eu beaucoup de décès dans la communauté, de gens extrêmement jeunes aussi. Il paraît qu’il y avait des comorbidités, ils souffrent beaucoup d’obésité, de maladies cardiaques et respiratoires. J’ai été contactée un jour par un médecin de l’hôpital de Perpignan, alors que je ne suis pas de Perpignan, pour essayer de rentrer en contact avec la communauté. C’était un médecin qui travaillait sur les maladies sexuellement transmissibles et dans la communauté il y a beaucoup de gens qui sont touchés par le Sida, c’est quelque chose dont on ne parle pas beaucoup dans le quartier. Qui est très présent mais dont on ne parle pas. Ce médecin m’a envoyé un mail en me disant : « Je connais votre travail. Est-ce qu’il serait possible pour vous de donner mon contact ? ». J’ai transmis ses coordonnées à une personne du quartier que je connais bien. Après je ne sais pas ce qui s’est fait ou ce qui ne s’est pas fait. Mais c’était étonnant pour moi de voir qu’un médecin de Perpignan ne passait pas par les services sociaux pour accéder à la communauté. C’est quelque chose qui m’a interrogée.

Entretien réalisé par Serge Challon, Novembre 2021

©Photographies Jeanne Taris, reproduction sur tout support interdite sauf autorisation expresse de leur auteure.

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