Reportage# 3 / POTOSÍ en sol mineur. Bolivie

# 3 / POTOSÍ en sol mineur. Bolivie

Film court : paroles et photographies © Miquel Dewever-Plana, réalisation Vartan Ohanian et Serge Challon. 

Textes : Miquel Dewever-Plana et  Serge Challon

Je souhaitais, depuis plus de 20 ans, retourner en Bolivie afin de réaliser un projet à Potosí avec les mineurs du “Cerro Rico” (La montagne riche). Cette montagne qui, du haut de sa splendeur, domine la ville de Potosí, fût la plus grande mine d’argent au monde. Elle est et restera le symbole du pillage des ressources naturelles dont parle Eduardo Galeano dans son livre Les veines ouvertes de l’Amérique latine. Cette histoire est un nouveau chapitre de la radiographie que je tente de réaliser depuis près de 25 ans de ce vaste continent.

Là-bas, à plus de 4000m d’altitude, des hommes et des femmes, des paysans quechuas pour la plupart usent, depuis cinq siècles, leur brève existence à arracher le métal précieux du ventre de la montagne. La souffrance est telle que j’ai vu leurs visages se transformer jusqu’à ne plus les reconnaître au sortir de ce monde du dessous. Obscurité, chaleur, poussière, vapeur d’arsenic, manque d’oxygène sous la terre pour les hommes. Soleil éblouissant, pluie, vent et le froid qui brûlent les yeux et la peau sur les pentes arides de la montagne pour les femmes, qui exploitent le minerai à ciel ouvert ou travaillent comme gardiennes de mines. Malgré les dangers et la maladie c’est pour eux l’unique moyen d’échapper à un destin écrit d’avance, hérité dès leur naissance d’une terre qui ne les nourrit plus.

Emblématiques d’un monde qui n’offre plus de place aux petits, aussi valeureux soient-ils, ils ont cependant la fierté d’appartenir à une véritable corporation, soudée par de nombreux rituels et croyances.

J’ai, pendant neuf mois, eu le privilège de les accompagner et de partager leur quotidien chez eux, dans les mines ou dans leur village d’origine, invités à partager leurs rituels. Complices, voire demandeurs, ils ont accepté de m’emmener avec eux au creux de la montagne. Je pense n’avoir jamais autant souffert physiquement, et pourtant je savourais chaque instant passé en leur compagnie, parce que même si elle empoisonne au quotidien leur santé, la mine reste leur domaine d’hommes forts. Les joues gonflées par les feuilles de coca pour faire taire la faim et la souffrance physique, ils continuent de creuser, toujours plus loin, à la poursuite du même rêve, celui de trouver le filon d’argent tant fantasmé qui mettrait fin à cinq siècles d’infortune. Ils ont voulu se montrer tels qu’ils sont, tels qu’ils font, dans un sursaut de dignité, alors que, chaque jour, les frêles couloirs qu’ils parcourent menacent de s’écrouler et de les ensevelir.

On découvre, au travers de la photographie et des témoignages, la manière dont ils interprètent l’histoire de Potosí, depuis l’arrivée des Espagnols jusqu’à aujourd’hui. Une vision bien différente de l’Histoire officielle. Le résultat est « Potosí en sol mineur », un livre écrit comme une partition à quatre mains : d’un coté, un essai photographique qui raconte ce quotidien édifiant des mineurs de Potosí, et de l’autre un roman inédit d’Isabelle Fougère où, sur fond de drame social, elle fait la part belle aux croyances ancestrales des mineurs tout en inscrivant leur réalité dans un contexte de monde globalisé et livré à la loi du plus fort. C’est un “livre-double” qu’il suffit de retourner pour passer de l’essai photographique à un roman et du roman à l’essai photographique. Deux récits autonomes qui se répondent en écho, du réel le plus rigoureusement documentaire à la fiction à portée plus universelle. C’est toujours la même histoire, explorée sous deux facettes. Ils et elles ont voulu ce livre, pour eux, pour leurs enfants, mais aussi pour les autres, leurs voisins, leur pays, et, encore plus loin, pour nous. C’est pourquoi, comme à chacun de mes projets éditoriaux, j’ai voulu qu’une édition gratuite en espagnol de ce livre puisse être destinée à ces hommes et ces femmes du Cerro Rico. C’est dans cet échange que mon métier de photojournaliste prend tout son sens. C’est pourquoi ce livre ne peut être acheté qu’au travers de la plateforme « Helloasso ». Les bénéfices d’un livre vendu nous permettent ainsi de financer un exemplaire pour les mineurs de Potosí.

Miquel Dewever-Plana

 

Baptisée Ville impériale par Charles Quint en 1547, Potosí représentait l’Eldorado tant recherché par les Conquistadors espagnols qui organisèrent la migration de centaines de milliers de paysans indigènes pour exploiter la plus grande réserve argentifère du monde et enrichir toute l’Europe pendant quatre siècles, donnant ainsi naissance à une nouvelle forme d’économie et au développement industriel mondial tel qu’on le connait encore aujourd’hui

Miquel Dewever-Plana est fasciné par l’Amérique « dite latine » depuis l’enfance et la lecture du livre de l’écrivain uruguayen Edouardo Galeano « Les veines ouvertes de l’Amérique latine » qui raconte l’histoire de ce continent depuis l’arrivée des espagnols.
Il est de ces photographes qui se sentent concernés par la manière dont les hommes et les femmes, vivent, aujourd’hui, sur notre planète. Après les jeunes des gangs au Guatemala (L’autre guerre, aux éditions Le bec en l’air), et Alma (Alma, une enfant de la violence, web documentaire réalisé avec Isabelle Fougère pour Arte), les mineurs de Potosí ne pouvaient pas échapper à son attention.

Quatre années ont été nécessaires à la réalisation de ce travail dont neuf mois, au total, passés avec les mineurs de la coopérative Compotosí, une des organisations de mineurs créés après la révolution de 1952 et dont les ressources, après prélèvements de l’État, sont réparties entre les membres. Ces organisations emploient près de 90 % des mineurs de Potosí pour 10 à 15 % de la production, le restant est à nouveau dans les mains d’entreprises privées nationales ou internationales.

La plupart de ces mineurs sont des paysans qui ne disposent pas de terres suffisamment riches pour leur permettre de nourrir leurs familles. Tous sont venus à Potosí dans l’espoir de trouver un travail pour subsister et offrir à leurs enfants la possibilité d’aller à l’école, seule solution pour qu’ils échappent au destin implacable de leurs parents. Les conditions de vie sont difficiles et les enfants de la montagne parcourent parfois une heure de marche le matin et deux à trois heures le soir pour pouvoir suivre les cours du collège.

Les mineurs travaillent chaque jour deux fois 4 heures, du mardi au vendredi, dans des conditions extrêmement pénibles. Ils sont payés selon le nombre de wagonnets qu’ils sortent de la montagne. Chaque wagonnet contient environ une tonne de minerais qui sera versée dans le lieu usuel de dépôt. Il en faut 20 pour remplir un camion qui transportera les minerais vers les usines de traitement.
Les membres des coopératives sont souvent « propriétaires » d’une galerie qu’ils ont eux-mêmes creusée et qu’ils exploitent à leur frais. Ils reversent un faible pourcentage de l’argent qu’ils tirent du minerai à la coopérative, qui elle-même devra également reverser un autre pourcentage à l’état.

Le sort des femmes n’est pas plus enviable : gardiennes de mines ou chargées de trier ou casser les cailloux à la sortie des mines, elles subissent la pauvreté à laquelle s’ajoutent souvent les violences conjugales, conséquences de la consommation excessive d’alcool de leurs maris.

 

Doña María, 34 ans, est originaire de la campagne. Elle est « serena » (gardienne de mine) avec son mari et ses 3 enfants, pour un salaire d’à peine 100 Euros. Ils vivent sur le Cerro Rico, à plus de 4000 m d’altitude, sans eau ni électricité. Ils sont venus travailler à Potosi pour permettre à leurs enfants d’aller à l’école.

Ces approches photographiques, documentaires et littéraires, nous présentent le quotidien de ces hommes et de ces femmes et leur histoire, leurs rites, leurs croyances, dans un univers où se côtoient les imprécations de l’Église catholique et l’attachement viscéral à leur culture Quechua. Ainsi aux côtés de la Vierge Marie surgissent la Pachamama et le Tío, la Terre mère et le Dieu priapique, divinités admirées et craintes, qui leur permettent d’affronter le danger permanent, la souffrance physique et la perspective de la mort, prématurée par accident, ou certaine, plus tard à cause de la silicose. L’espérance de vie des mineurs ne dépasse pas 50 ans. 

À cause de la pandémie, Miquel Dewever-Plana n’a pas pu apporter lui-même les 500 livres, traduits en espagnol, qu’il a réservé aux mineurs de la coopérative. Ils sont partis en caisses et viennent juste de rejoindre Potosí. Les mineurs attendent désormais la fin des contraintes sanitaires pour organiser un événement important auquel ils convieront les politiques, les journalistes et d’autres personnalités boliviennes influentes pour leur présenter ce livre et, à travers lui, les sensibiliser aux réalités de leur vie quotidienne. Miquel Dewever-Plana et Isabelle Fougère seront peut-être là aussi ce jour-là, si les vols fonctionnent et si les frontières sont ouvertes.

Serge Challon

Info actualisée: depuis la publication de cet article les mineurs ont pu organiser la distribution du livre, Miquel et Isabelle ont suivi la cérémonie en visioconférence.

 

 

 

POTOSI EN SOL MINEUR

Coédition Blume et ARTEM&CETERA

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Sed ut perspiciatis unde omnis das ist wirklich iste natus.